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Lariboisière à Paris (APHP) : la sieste pour les soignants, une urgence comme les autres ?

Google, Ben&Jerry’s, Nike, Pizza Hut, Deloitte Consulting, British Airways…Nombreuses sont les grandes entreprises qui ont compris l’intérêt de faire la sieste au travail. Le point de départ de cette prise de conscience ?  Une étude de 1995 menée par la NASA et le NTSB (The National Transportation Safety Board), qui a permis d’affirmer que faire une sieste de 26mn permettrait d’accroitre les performances de 34% et la vigilance de 54% parmi les pilotes. Le concept de « Power Nap » est né et à depuis le vent en poupe aux États Unis.

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Au Japon, aussi on cultive aussi un véritable culte à la sieste au travail. Il est d’ailleurs fréquent de constater que les Japonais savent profiter de chaque minutes de répit au bureau et dans les transports en commun pour piquer un petit roupillon. L’Inemuri, qui veut littéralement dire en japonais « dormir tout en étant présent », est un art qui permet de comprendre le rapport qu’entretiennent les Japonais et la sieste. Culturellement bien acceptée, elle témoigne aussi de l’implication que la personne consacre à son labeur quotidien.  

Lariboisière à Paris (APHP) : la sieste pour les soignants, une urgence comme les autres ?

Et en France alors ? 

En France c’est une pratique majoritairement taboue et qui souffre d’une image assez controversée. Feignant, paresseux, fainéant… cette pratique (trop?) novatrice souffre d’une représentation encore trop péjorative dans nos contrées. Pourtant, qui n’a jamais ressenti ce petit coup de barre qui intervient généralement après le repas du midi ? Qui n’a jamais rêvé faire une petite sieste salvatrice de quelques minutes ? Selon un sondage mené en 2008 par l’INPES, plus de 30 % des 25-45 ans avoueraient faire la sieste en semaine et sur leur lieu de travail ! D’ailleurs on ne compte plus les articles sur le sujet et qui donnent des conseils pour piquer un somme au nez et à la barbe de son N+1...

La science au service de la sieste

Les bienfaits de la sieste au travail ne font pourtant plus l’ombre d’un doute et les études sur ses bienfaits sont nombreuses. Elles démontrent que les siestes peuvent restaurer notre attention, la qualité de notre travail, tout en nous aidant à réduire nos erreurs. Elle améliore également notre capacité à apprendre. De plus, les effets de la sieste se prolongent quelques heures dans la journée. Enfin, la sieste au travail est aussi un véritable indicateur de performance, de fidélisation et de baisse de turn-over des collaborateurs. Vous la voyez venir la recette miracle à tous les maux des hospitaliers ?

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Hopital de Lariboisiére à Paris (APHP), le 2e hôpital français à avoir instauré la sieste dans un service de soin

Concernant les spécificités hospitalières, de nombreuses études sur le sujet ont là aussi pointé les bénéfices de la sieste sur le personnel soignant [1] [2] [3]. Comme à l’accoutumée, elles sont menées outre Atlantique et concernent, pour la plupart, les infirmières qui travaillent de nuit. Les soignants savent que travailler la nuit peut être difficile. Le manque de concentration, les erreurs médicamenteuses sont favorisés surtout vers 2/3H du matin.  

Alors quand on a apprit à la rédaction qu’un hôpital français a réussi à déployer ce concept dans un service d’urgences, on avoue qu’on a trouvé ça complètement révolutionnaire ! Mais comment faire accepter ce type de projet par l’administration ? Quels bénéfices pour les soignants et les patients ?

Ces questions nous les avons posés au Dr Arnaud Depil-Duval, médecin urgentiste et véritable instigateur de la sieste dans le service des urgences de l’hôpital de Lariboisière à Paris (APHP) dans lequel il officie. 

Lariboisière à Paris (APHP) : la sieste pour les soignants, une urgence comme les autres ?

Lariboisière à Paris (APHP) : la sieste pour les soignants, une urgence comme les autres ?
©Dr Arnaud Depil-Duval

Félicitation pour avoir mené à terme ce projet de sieste au travail dans le service des urgences de Lariboisière. C’est un concept plutôt révolutionnaire dans un hôpital français, d’où vous est venue cette idée ?

Cette idée est née de 2 éléments ; l’un de nos jeunes internes faisait des gardes dans d’autres services sans nous avoir prévenus, la fatigue s’est accumulée et un matin, il n’est jamais arrivé à sa garde… Il n’est pas concevable de mourir sur la route à cause de la fatigue à 25 ans !

Ensuite, mes activités de réserviste dans le service de santé des Armées m’ont permis de découvrir le guide pratique de la gestion du cycle veille / sommeil en opération militaire qui résume les travaux de l’unité VIFASOM (Vigilance Fatigue Sommeil) de l’IRBA (Institut de Recherche Biomedical des Armées), ce guide permet aux militaires en opération d’apprendre à gérer leur fatigue en opération extérieure ; des sables de l’Afrique sub-saharienne aux couloirs des urgences, il n’y avait qu’un pas à franchir !

[…]Étonnamment, la direction est très facile à convaincre…

Vous n’en êtes pas à votre coup d’essai, qu’elles sont les bienfaits que vous avez pu constater de permettre la sieste au travail dans un hôpital/service d’urgences ? Quelle est la plus valus pour le personnel selon vous? Pour les patients ?

J’avais déjà déployé des protocoles de repos au sein du service des urgences d’Évreux tant pour les médecins que les paramédicaux. La mise en place de ces siestes permet d’améliorer la productivité des soignants et leur humeur (on est rarement sympa quand on est épuisé…), on constate également une diminution des erreurs (le pic maximum correspond à la période 2h-6h du matin et directement lié au creux d’activité physiologique). Pour le patient, c’est une garantie d’être pris en charge mieux, plus vite et en sécurité, car , comme j’aime à le dire, « un soignant reposé, c’est un patient en sécurité », pour s’en convaincre, il suffit de se demander si on est prêt à monter dans un avion dont le pilote n’a pas dormi depuis 24h…

Lariboisière à Paris (APHP) : la sieste pour les soignants, une urgence comme les autres ?
©Dr Arnaud Depil-Duval

Quel type d’installation avez-vous choisi de mettre en place ? Pourquoi ce choix ?

Nous commençons par tester la capsule Adilson, car elle présente le système le plus complexe, mais aussi le plus paramétrable et nous l’intégrons dans un living lab pour l’optimiser. Ce living lab permettra aux hôpitaux de bénéficier de capsules adaptées à la fonction, pour l’instant, elle possède beaucoup de modules de sophrologie et détente qui ont également leur intérêt.

De plus, il s’agit du système le mieux isolé phoniquement, son installation est donc plus aisée en respectant le principe d « hibouisation » du VIFASOM (le moins de lumière et le moins de bruit possible).

A terme, 2 types de programmes vont exister pour les soignants et pour les patients, car nous souhaitons développer ce type de capsule pour les services de réanimation ou de soins palliatifs pour lesquelles les proches présentent parfois d’importantes privations de sommeil.

Pour le patient, c’est une garantie d’être pris en charge mieux, plus vite et en sécurité, car , comme j’aime à le dire, « un soignant reposé, c’est un patient en sécurité », pour s’en convaincre, il suffit de se demander si on est prêt à monter dans un avion dont le pilote n’a pas dormi depuis 24h…

Lariboisière à Paris (APHP) : la sieste pour les soignants, une urgence comme les autres ?
©Dr Arnaud Depil-Duval

Comment est-ce que vous avez su convaincre la direction ? Avez-vous eu besoin de les convaincre par ailleurs ?

Étonnamment, la direction est très facile à convaincre, mais peut-être est-ce lié au fait que dans mon ancien service, les différentes actions de qualité de vie au travail mises en œuvre avec Mr Haupais, cadre de santé, avaient permis de faire chuter le taux d’absentéisme au-dessous de 1% ; ça aide à convaincre les directions….

Quelles sont les règles que vous avez mises en place concernant l’utilisation des cabines ? Pas de difficultés particulières auprès du personnel ?

Les siestes sont protocolées avec des durées variables selon les périodes, l’activité et l’objectif de récupération. Il a été plus simple de convaincre les directions que les personnels…

Pour les médecins, j’ai dû les envoyer se coucher l’après-midi, il a fallu 6 mois pour convaincre ; pour les soignants, il a fallu 1 an ! Les infirmiers et les aide-soignants ont été bercés toutes leurs études dans un modèle d’abnégation frisant la bonne sœur… C’est une image sociétalement persistante, ainsi un groupe d’assureur montre dans une de ses publicités une infirmière qui finit sa journée et qui retourne aux urgences, car elle voit de nombreux véhicules de pompiers se présenter ; le sens du sacrifice… On a oublié que les soignants étaient des humains comme les autres et qu’ils avaient les mêmes besoins physiologiques : manger, dormir, etc. En ajoutant une contrainte supplémentaire, car la société ne tolère pas l’erreur chez les soignants. Les infirmiers doivent accepter d’être humains avant tout.

Est-ce que vous avez prévu de faire une étude scientifique de l’utilisation de cette cabine par les soignants ? 

Oui nous allons étudier les capacités cognitives de soignants avec et sans les différents modes de sieste ; à suivre !

Pour aller plus loin 

Naps for a better recall 

Alertness management: strategic naps in operational settings

An ultra short episode of sleep is sufficient to promote declarative memory performance

Comparing the benefits of caffeine, naps and placebo on verbal, motor and perceptual memory

Air Traffic Controllers: Let Them Nap

Rédigé par La rédac'

La mission de Care Now! est simple : donner de la visibilité aux initiatives infirmières positives.

NOTIL : un groupe de réflexion autour de la médecine du futur